La conservation marine en réponse aux pandémies

Le monde de la conservation marine a été durement touché par la crise du Coronavirus et les mesures de confinement qu’elle implique. Les gestionnaires d’aires marines protégées, les chargés de projet de conservation ainsi que tout l’écosystème philanthropique, administratif, public et privé gravitant autour de ces enjeux ont été paralysés, dans l’incertitude des mois à venir. « Doit-on seulement reporter les activités ? Les financements de projet seront ils assurés ? » La conservation et la protection de l’environnement vont-elles se cantonner à des enjeux de second plan face au redémarrage économique ?

À ce jour, la biodiversité marine demeure encore largement inexplorée et peu de connaissances ont été acquises sur les virus, les bactéries, les protozoaires et les champignons marins en comparaison avec la biodiversité terrestre[1]. Dans quelle mesure la destruction des écosystèmes par les activités humaines est-elle intimement liée à l’émergence de nouveaux virus tels que le Covid-19 ? Les écosystèmes marins peuvent-ils aussi être considérés comme une pépinière de virus ?

Il y a un an de la crise, en mai 2019, paraissait une étude dans la célèbre revue scientifique Cell réalisée par une vingtaine de programmes de recherche internationaux tels que Tara Oceans en France portant sur l’ADN de la biodiversité marine dans les pôles[2]. Cette étude nous révèle que les virus pullulent dans les océans mondiaux, dévoilant une diversité de près de 200 000 genres de virus, ce qui est à peu-près 10 à 100 fois plus que ce que l’on connaissait. En outre, les chercheurs affirment aussi que plus de 40 % de cette diversité virale se trouve dans l’océan Arctique, fait étonnant en raison du dogme du « gradient latitudinal de biodiversité », c’est-à-dire que la diversité est en général beaucoup plus élevée au niveau des subtropiques ou de l’équateur et qu’elle s’appauvrit en allant vers les pôles. Au regard de la crise sanitaire actuelle, devrions-nous considérer cette pépinière océanique de virus comme une bombe à retardement ?

Les risques d’émergence de maladies ne sont pas accentués seulement par la perte des habitats, mais aussi par la façon dont on les remplace. Dans le cas des élevages intensifs, on concentre par centaines des bêtes ou des poissons qui ont peu de diversité génétique, conditions idéales pour que les microbes mutent en agents pathogènes mortels[3]. Par exemple, le virus H5N1 (grippe aviaire) issu des élevages de volaille en contact avec certains oiseaux sauvages, est transmissible à l’homme et tue plus de la moitié des individus infectés[4]. En parallèle, les élevages intensifs de saumon en aquaculture dans la région de Chiloé au Chili en contact avec des espèces sauvages ont développé le virus AIS (anémie infectieuse du saumon) apparue en juillet 2007 et ayant causé des ravages gigantesques dans la « Salmon Valley » du Chili[5]. Ce virus, qui n’a pas encore été transmis à l’homme mais a déclenché plusieurs épisodes épidémiques depuis, nécessite une surveillance élevée.

Ces exemples de dégradation de l’environnement causant l’émergence d’un virus et sa mutation, confronté au cas des perturbations environnementales au niveau marin nous permettent d’affirmer une première conclusion : la dégradation des écosystèmes, perturbant les équilibres, vient renforcer la tendance d’émergence et de propagation des virus. Cependant, leur transmission à l’Homme a été démontrée et expérimentée dans plusieurs cas terrestres mais pas encore au niveau marin. Le cas de l’épidémie de norovirus touchant les huîtres de la côte atlantique en décembre 2019 et provoquant des syndromes de gastro-entérite chez les humains les consommant[6] est l’un des exemples d’impact indirect de virus en mer sur l’Homme.

L’hyperconnectivité de nos sociétés comme facteur de diffusion

L’hyperconnectivité[7] de nos sociétés favorise l’émergence de nouveaux virus et accélère leur propagation pour créer des épidémies et de véritables pandémies telles que celle que nous connaissons aujourd’hui. La transmission mondiale de virus n’est pas un phénomène nouveau, elle a été observée de nombreuses fois dans l’histoire des Grandes Découvertes et de la colonisation, récemment dans le cas d’interventions militaires et, plus surprenant, dans le cadre de l’aide humanitaire.

Aujourd’hui, différentes formes de mise en connexion présentent un risque de propagation d’agents pathogènes. Premièrement, le développement de nouvelles routes commerciales marines telle que la route du Nord, mettant en relation des espaces jusqu’alors peu fréquentés avec les grands hubs commerciaux mondiaux. De plus, le passage des navires portes-containers favorise les échanges microbiologiques entre différentes zones océaniques avec le déchargement d’eaux de ballasts[8], cela risque aussi de connecter de nouvelles espèces sauvages et de développer de nouveaux virus. Deuxièmement, la fragilisation des écosystèmes couplé au caractère hyperconnecté de nos sociétés favorise l’établissement et le pullulement d’espèces invasives telles que le crabe bleu dans le Sud de la Méditerranée ou l’algue Caulerpa taxifolia. Ces espèces invasives peuvent alors être porteuses de virus pouvant être pathogènes pour les espèces vivant dans un habitat. Troisièmement, le plastique qu’il soit micro ou macro agit aussi comme un vecteur de virus dans les océans. Les chercheurs de l’Expédition Med ont démontré qu’autour des fragments de plastique récupérés en Méditerranée, se sont développés un film de micro-organismes constitués de virus, bactéries potentiellement dangereuses. En effet, ces plastiques se déplaçant avec les courants se retrouvent concentrés au niveau des gyres océaniques constituant ainsi une soupe bactérienne qui ensuite se propage à travers les océans. Les chercheurs de l’expédition Med ont ainsi recensé la présence du groupe bactériel Vibrio pouvant entraîner des maladies gastro-intestinales chez le poisson mais aussi le choléra chez l’Homme[9].

Comprendre pour agir : renforcer les activités de conservation marine

Etant donné que nous ne sommes pas des victimes passives du processus de développement puis de diffusion des épidémies, nous pouvons agir pour diminuer les risques que ces microbes engendrent :

  • Premièrement, il est nécessaire d’accentuer la protection des habitats marins pour faire en sorte que les espèces sauvages ne transmettent pas leurs agents pathogènes. Cela passe entre autres par la création d’espaces protégés et notamment par leur protection effective et durable.
  • Deuxièmement, bien que conscients des freins culturels conséquents, il nous semble urgent d’arrêter de créer des circuits alimentaires farfelus, qu’il s’agisse du commerce mondial d’espèces exotiques et sauvages dans des conditions sanitaires incontrôlées ou de nourrir les animaux d’élevage avec des produits inappropriés, comme l’a montré la maladie de la vache folle avec la consommation de farines animales.
  • Enfin, il est crucial de repenser notre relation à la nature, de développer des modes de vie plus durables et de limiter nos impacts négatifs sur l’environnement pour préserver la diversité biologique.

Comme l’a déclaré l’épidémiologiste Larry Brilliant, « les émergences de virus sont inévitables, pas les épidémies »[10]. Toutefois, nous ne serons épargnés par ces dernières qu’à condition de mettre autant de détermination à protéger les écosystèmes marins que nous en avons mis à les perturber au travers du transport, de l’extraction des ressources, du tourisme de masse et de la pollution plastique.

C’est dans cette optique que BlueSeeds défend une approche systémique de la conservation marine par la gestion intégrée des enjeux influant directement ou indirectement sur le bon état écologique des écosystèmes. Nous accordons une grande importance à la réalisation d’un diagnostic intégré d’une zone côtière afin de comprendre les tenants et les aboutissants de ce système complexe. La dimension sanitaire est également prise en compte d’où notre intérêt pour le sujet travaillant sur la conservation marine. Enfin, nous réalisons une théorie du changement étendue pour mettre en lumière les interactions entre les différents éléments identifiés. La conservation se trouve au croisement de deux ensembles complexes : celui des écosystèmes et celui des comportements humains avec leur dimension sociale, économique et culturelle. C’est pourquoi, l’équipe de BlueSeeds travaille au quotidien au développement et à l’expérimentation de méthodes de conservation marine efficaces et durables.

Références

[1] FERAL J.-P., « Les indicateurs de la biodiversité marine » in Espaces Naturels, Revue des professionnels des espaces naturels, n° 9, janvier 2005.

[2] GREGORY A. C., ZAYED A. A., CONCEICAO-NETO N., SUNAGAWA S., WINCKER P., SULLIVAN M. B., “Marine DNA Viral Macro- and Micro-diversity from Pole to Pole”, Cell, Vol. 177, Issue 5, published the 16.05.2019, consulté le 01.04.2020.

[3] SCHAUB C., « La crise du coronavirus est une crise écologique », Libération, publié le 25.03.2020, consulté le 30.03.2020.

[4] SHAH S., « What you get when you mix chivkens, China and climate change », The New York Times, 05.02.2016.

[5] LEGRAND C., « Au Chili, deuxième producteur mondial de saumon, l’”or rose” se tarit », Le Monde, publié le 25.08.2009, consulté le 30 .03.2020.

[6] GLASS R. I., « Norovirus Gastroenteritis », The New England Journal of Medicine, vol. 361,‎ published the 29.10.2009, consulté le 02.04.2020.

[7] BILLARD S., « Le Covid-19 était inévitable, et même prévisible » du fait de notre impact écologique », L’Obs, publié le 17.03.2020, consulté le 30.03.2020.

[8] Un ballast est un réservoir d’eau de grande contenance équipant certains navires. Il est destiné à être rempli ou vidangé d’eau de mer afin d’optimiser la navigation. L’opération de vidange, ou déballastage, effectuée dans de mauvaises conditions peut poser des problèmes écologiques.

[9] PEDROTT ML, PETIT S, ELINEAU A, BRUZAUD S, CREBASSA J-C, DUMONTET B, et al. Changes in the Floating Plastic Pollution of the Mediterranean Sea in Relation to the Distance to Land. PLoS ONE, 11(8), 2016.

[10] SHAH S., « Contre les pandémies, l’écologie », D’où vient le coronavirus ?, Le Monde diplomatique, publié en Mars 2020, consulté le 27.03.2020.

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